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Quand l’art épouse la nature: les dessous d’une nébuleuse relation

In Vers l'infini et l'eau-de-là on 1 juillet 2012 at 11:03

Pendant le FestiFaï, c’est sept artistes plasticiens venus de toute l’Europe qui vont, en la compagnie de Marie-Sophie Koulischer, elle-même artiste et intervenante, créer le décor du Cabaret Européen qui viendra clôturer le festival. Leur matière première ? L’environnement dans et pour lequel ces œuvres vont être créées : la nature haute-alpine et ses habitants (à quatre comme à deux pattes), dans le but de réconcilier enfin art et nature.

« Art et nature », cela doit surement vous évoquer quelque chose… Ces deux mots composent le terme bien connu de « LAND-ART ». Littéralement, « LAND-ART » signifie en français « l’art de la Terre, du territoire »:

  » ‘LAND’ peut exprimer aussi bien la terre (ground) que l’on cultive ou parcoure, que le pays (nation) à découvrir. Le territoire du Land Art est donc par essence global, ouvert et infini ; Un ‘hors limites’ « . 

Laurent Maget

Spiral Jetty by Robert Smithson: boue, précipités de cristaux de sel, eau, roche

Spiral Jetty by Robert Smithson: boue, précipités de cristaux de sel, eau, roche (Photographed by George Steinmetz, September 2002)

Qui n’a pas déjà  été surpris, en feuilletant l’imposante collection de photos de La Terre vue du ciel par Yann Arthus-Bertrand, ou simplement lors de promenades, de l’instinctive « plasticité » de notre environnement? De la simple construction fractale d’un flocon de neige, à celle d’une île en forme de coeur, la nature semble contenir en elle-même cette idée de beauté « plastique ». Quelle relation avec la nature entretiennent alors les artistes qui qualifient comme telle leur création? Existe-t’il une communauté de « landartiens » qui se réuniraient sous une même définition du terme et une même pratique?

Pour trouver des réponses, rien de tel que de poser les questions. A la suite de mon investigation dans le vaste champ du land-art qui m’a mené de France jusqu’en Mongolie en passant par l’Allemagne,  il est apparu un fait évident: il n’existe pas « un » ou « du » land-art, mais autant (ou quasiment) de ramifications de cette pratique qu’il en existe d’artistes.  Les réponses des trois artistes qui sont venus en éclairer les racines: Marie-Sophie Koulischer coordinatrice de la création plastique au FestiFaï, Marc Schmitz artiste allemand, et enfin « PLUme Land-art », land-artiste(s) français m’ont plutôt fait l’effet d’une friche emplie de fleurs des champs que d’une sage plate-bande de tulipes (bien nous en fasse !).

 

LE LAND-ART: UNE OU DES IDENTITES?

Si le terme ne désigne donc ni un mouvement précis, ni une étiquette artistique particulière; il possède une histoire:

Date et lieu de naissance : 1966-68, USA.

Nom de naissance : « Earthworks »

Père : Robert Smithson, et Michael Heizer, Dennis Oppenheim, …

Signe particulier : immensité des espaces, démesure des projets

Activité: contestation contre l’enfermement commercial de l’art dans les musées et galeries d’art, volonté de retrouver un lien entre art et réel, entre art et vie.

Descendance principale:  Amérique, Europe  avec Andy Goldsworthy, Nils Urdo, et bien d’autres.

Lien familial entre première et deuxième génération : relation à l’environnement, la nature comme lieu de création et/ou matière de l’œuvre (plus souvent « et ») impliquant un questionnement de notre relation à la nature, à l’espace habité ainsi que de la relation entre art et nature.

Motifs et notions-clefs : cercle/spirale, in situ, éphémère, in progress, expérience, perception

 

DES EARTHWORKS AMERICAINS AU LAND-ART ALPIN CONTEMPORAIN

Mais même au sein du FestiFaï qui se joue de toutes les limites, avec ses pianos dans les arbres, et ses concerts à trompes gigantesques, la création « landartienne » que présente le festival ou par exemple PLUMe Land-art, artiste interviewé à l’occasion de cette enquête, prend tout à fait d’autres proportions que celle des américains des années 60s.

Se rejoignant tous deux sous l’influence d’Andy Goldsworthy, pionnier du land-art européen, MS Koulischer et PLUMe Land-art en présentent une version pus intimiste, centrée sur notre relation personnelle à l’environnement au-delà des grands débats artistiques et politiques, parfois même comme manière individuelle d’être-au-monde au quotidien.  L’accent est porté sur le processus créatif, et son caractère collectif, autant dans la relation à d’autres artistes qu’à celle avec le public: l’oeuvre naît de et dans la rencontre.

Spirale minérale par Andy Goldsworthy

Cercle/ trou noir par Andy Goldsworthy

Ces deux motifs, le cercle et la spirale, se retrouvent tous deux dans le portfolio de PLUMe, tout comme dans la collection de mandalas de MS Koulischer. Ils sont récurrents dans la création land-art, don l’influence principale en est san doute Andy Goldsworthy.

Pourquoi la spirale?

La spirale est  un symbole exprimant une certaine vision du monde: elle apparaît comme la forme dynamique de renouvellement, comme « l’esthétique du chaos, du métissage, de la complexité et de la diversité dans l’unité.  » [Frankétienne, écrivain Haïtien dans une interview sur le mouvement littéraire et artistique caribéen du spiralisme]. Au-delà du symbole, elle est également forme naturelle de l’ADN et de nombreux autres éléments naturels comme le chou romanesco ou la feuille de fougère (constitués selon le principe de la fractale).

 

[Pour une balade plus approfondie dans l’approche du land-art par ces deux artistes, lisez leurs mots: entre-vue artificielle sur le naturel en compagnie de MSDK et PLUMe Land-art]

 

 

 

 

 

…A LA  BIENNALE « 360° » EN MONGOLIE: MAPPEMONDE  DU LAND-ART AUJOURD’HUI

Sur d’autres versants de cette vaste prairie de land-art, se manifestent toujours des créations qui entretiennent une relation directe avec des questions d’ordre politique, portées notamment par la réflexion grandissante sur les relations qu’entretient l’Homme à son environnement (sous les étiquettes « écologie », développement durable, etc.). D’Al Gore et son documentaire  « Une vérité qui dérange » (2006) à la mode du bio dans votre supermarché, en passant par le genre littéraire du « nature writing » en Amérique du Nord et Australie, la nature est aujourd’hui sur le devant de la scène. Rien de plus normal donc, que le land-art en vienne à exprimer ces préoccupations.

Marc Schmitz, artiste allemand et surtout nomade, sans être praticien exclusif du landart comme le sont nos deux artistes français, a pris part par exemple à la toute première biennale de land-art en Mongolie, expérience réitérée ce prochain mois d’août.

Pour lui, créer dans et avec l’environnement naturel revêt donc d’autres fonctions. A l’origine travaillant sur la notion d’espace et notamment de verticalité, il évoque les possibilités qu’offre l’immensité de territoires non-occupés et non transformés par l’architecture humaine : « land-art spaces are more available [for creation] » . Ces espaces naturels sont associés à l’idée de liberté dans la création, ce que ne permettent apparemment pas les espaces habituels du système artistique commercial  (galeries et musées), « they are free spaces, open spaces ».  On retrouve ici l’idée originelle du land-art américain des sixties.

Spaces N° 6, Albuquerque, New Mexico, US
Land Art NM, The Richrd levy Gallery 2009

Spaces for Open Minds, Busan Biennale Korea 2004, steel, 2 membranes,
diameter 460 cm, height 320 cm

Ulaanbaatar Project, Mongolia 2005

Des éléments de sa création ne sont toutefois pas si éloignés de la pratique du land-art par MS Koulischer ou PLUMe…

Une de ses peintures dans son studio à Berlin

En lui demandant si ces peintures (abstraites) exprimaient une idée, une valeur, ou tout autre symbole, sa réponse fut pour le moins assez claire: « No meaning! There’s absolutely no meaning.  » Expérimenter les formes et les sensations, expérimenter dans le processus-même de l’oeuvre d’art plutôt que dans sa contemplation est un des aspects de son travail.  C’est ce même lien sensible au monde et à l’oeuvre d’art que l’on trouve chez MSK et PLUMe.

Il y a également cette volonté de revenir à une vision simple du monde, une simplicité et une immédiateté des relations entre l’être et son environnement qu’on trouve dans l’idée de « primitivisme » (non au sens de « sauvage » mais plutôt d’originel). L’environnement naturel est le type d’espace qui permet cette vision, et cette pratique de l’art. Les oeuvres de Marc Schmitz explorent l’espace vertical entre terre et ciel, l’ouverture de l’espace,…  Comme Smithson avec le motif de la spirale, Goldsworthy avec ses « trous noirs », MSK et sa collection de mandalas ou encore PLUMe dans son utilisation exclusive de matériaux naturels (comme le font d’ailleurs Goldsworthy et MSK).

Si la création de Marc Schmitz reste fondamentalement différente, notamment dans le fait que les matériaux utilisés pour créer ne sont pas « naturels », sa vision de celle-ci met évidemment en valeur certains traits du land-art. Pour lui, être artiste consiste en la conscience de ce qu’il appelle « singularity » ou « syncronicity ». C’est-à-dire la perception de « choses arrivant [« magiquement »] au même moment » et la cristallisation de cet instant. L’environnement naturel est un endroit privilégié activant cette perception. C’est par exemple après avoir subi un violent orage de grêle que Marc Schmitz a décidé de travailler sur notre relation au ciel: « there is a feeling coming from nature » qu’il est impossible de trouver dans les villes.

Marc Schmitz participera à nouveau à la biennale Land-Art Mongolie cette année sur le thème « Art and Politics » , un thème qui comme celui de l’année 2010 (« sustainability », développement durable) ou celui, futur, de l’année 2014 (relations homme/animal) questionne directement nos manières d’être (et d’agir) au monde dans nos sociétés. Un des buts de cette Biennale est notamment de proposer et développer une alternative aux centres d’arts que constituent les grandes villes (Paris, New-York, Berlin, etc) en insufflant la pratique artistique dans les périphéries.

Création de Marc Schmitz pour LAM 360° – 2010

Pour d’autres projets estampillés  « Land-Art » qui possèdent cette dimension politique, voyez par exemple la page facebook du « Land-Art Generator Initiative »: http://www.facebook.com/#!/pages/Land-Art-Generator-Initiative/88054178212

 

Au terme de notre voyage, notre impression s’est trouvée confirmée:  il n’existe pas UN land-art mais PLUSIEURS selon les divergences de pratiques, d’influences, de lieux et d’enjeux. « Land-art » est multiforme: art in situ, earthwork, art écologique, art environnemental…autant de noms qu’il peut adopter! UN but commun sous PLUSIEURS raisons:  faire sortir l’art des musées.  Ce but est malheureusement souvent difficilement atteignable du fait même du caractère éphémère du land-art: ce dernier se retrouve finalement saisi sur négatif et emballé sous verre, pendu à un mur de galerie… La création du FestiFaï, tout comme la création de PLUMe Land-Art d’ailleurs,  évitera de se noyer dans cet unique moyen d’accès au land-art en proposant une création à plusieurs et in situ pendant la durée du festival.

Le land-art: revenir à la nature pour redéfinir la création artistique?

« Back to the trees! » comme dirait Oncle Vania! (Pourquoi j’ai mangé mon père)

 

 

 

 

Pour approfondir, trois sites de référence:

http://www.landarts.fr/: « Portail du Land Art », site très complet dont la vocation est de faire découvrir les multiples créations existant dans ce domaine, encore peu connues.

http://www.landarts.info/ : « Annuaire du Land-Art et de l’Art In Situ », plateforme permettant de référencer les sites à propos de land-art.

http://www.obsart.blogspot.fr/  : « Observatoire du Land Art- Lieu d’archivage, de recherche et de transmission du Land Art ». blog en anglais et français